The Guardian perce le mystère de la guerre en Ambazonie

1.jpgAlors que les groupes rebelles combattent la répression contre les militants anglophones, les civils sont pris dans les tirs croisés, avec des rapports faisant état de nombreux morts et de dizaines de milliers de personnes forcées de quitter leur foyer.

A une heure et demie de route de Bamenda, dans le nord-ouest du Cameroun, se trouve Belo, un village largement abandonné, à l’exception d’un poste de contrôle militaire tenu par des soldats ivres.

Au milieu de la route se trouve une moto brûlée. Un peu plus loin, un cadavre est étalé — quelqu’un a essayé de le recouvrir avec quelques branches d’herbe.
Deux filles passent à côté avec des sacs remplis de poissons séchés sur la tête. «?On a à peine de quoi manger. C’est pourquoi nous sommes revenues pour ramasser les poissons?», confient-elles avant d’ajouter que le cadavre à côté était le corps d’un villageois tué par des militaires. «?Il y a beaucoup d’autres corps. Les soldats ont brûlé une partie du village?» poursuivent-elles.

Belo est sur la ligne de front du conflit en cours au Cameroun entre l’armée et des combattants sécessionnistes des Forces de Défense de l’Ambazonie (ADF) opposé au gouvernement de Yaoundé. Selon l’ONU, les combats ont obligé environ 20?000 Camerounais à fuir au Nigeria.

Sur la route principale à l’extérieur de Belo, des groupes de personnes chargés de biens, des familles entières quittent leur foyer avec tout ce qu’elles peuvent porter.

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«?Nous sommes en route pour Bamenda?», dit une femme. Comme toutes les autres, elle demande à ne pas être nommée par crainte de représailles.
«?Il y a eu un combat entre l’ADF et l’armée. Dès le petit matin, j’ai entendu des coups de feu. L’armée a attaqué les rebelles dans le village. Ces derniers ont répliqué en faisant sauter un pont et en tuant plusieurs militaires?».

«?L’armée a envoyé des renforts plus tard dans la journée, puis ils ont commencé à se venger des villageois. Ils ont brûlé les maisons, violé des femmes et exécuté des gens au hasard. Ceux qui ont eu la chance de s’enfuir se cachent dans la jungle?», dit-elle tout en soulignant qu’il lui était impossible de dire combien de personnes ont été tuées. «?Beaucoup. C’est un génocide?» conclut-elle.

La matrone de l’hôpital baptiste de Mbingo, situé à proximité, confirme que le soir du 5 avril, «?beaucoup de soldats blessés?» ont été amenés dans son centre de santé. En ce qui concerne les victimes civiles, cependant, elle estime ne pas être au courant.
Ce qui s’est passé à Belo n’est pas unique dans ce conflit qui a rapidement pris de l’ampleur.

Bien que le français et l’anglais soient les deux langues officielles du Cameroun, les anglophones se plaignent des politiques qu’ils disent discriminatoires à leur égard, en particulier dans les systèmes éducatifs et judiciaires.
Ce mouvement a évolué à la fin de l’année 2016 en grèves, manifestations et soulèvement.

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Puis, en 2017, le Consortium de la société civile anglophone du Cameroun a lancé l’opération Ghost Town, un appel à la fermeture des écoles dans les provinces anglophones du sud-ouest et du nord-ouest.
En réponse, le gouvernement a arrêté des dirigeants anglophones, bloqué Internet pendant trois mois et instauré un couvre-feu dans une série de mesures répressives qui sont devenues mortelles lorsque, en septembre de l’année dernière, au moins 40 personnes auraient été tuées lors de manifestations populaires. Cela a provoqué une rébellion en décembre lorsque les séparatistes de l’ADF ont commencé à attaquer des cibles étatiques. En représailles, le président Paul Biya a déclaré la guerre aux séparatistes qu’il a qualifié de terroristes.

Un peu plus loin dans le village d’Ambo, la scène est similaire à celle de Belo. De petits groupes de soldats occupent le centre du village. Les murs de plusieurs maisons sont marqués par des impacts de balles et des incendies. Un vieil homme se tient debout dans sa porte.
«?Je ne pouvais pas fuir, parce que je suis infirme. Ma petite-fille a dû rester avec moi. Ses deux parents sont morts. Depuis des semaines, nous avons survécu grâce aux bananes?».

Un autre homme se joint à la conversation. Il montre affirme des cicatrices aux genoux et au dos et affirme avoir été battu avec une machette. «?Les soldats ont failli m’avoir?», marmonne-t-il.

Puis il montre du doigt une maison voisine. «?Une vieille femme y a été abattue. Les soldats l’ont tuée dans sa propre maison. J’ai aussi vu deux filles touchées par des balles dans l’épaule.?»

Près du village de Widikum, des mitrailleuses crépitent. Un barrage routier – l’un des nombreux érigés à chaque 10 km dans la localité — a été attaqué par les rebelles.
En exil depuis plusieurs années, Lucas Cho Ayaba est Commandant au sein du gouvernement intérimaire d’Ambazonie dont l’ADF est le bras armé. Il considère le gouvernement de Yaoundé comme une force d’occupation.

«?60 % du PIB du Cameroun est gagné à Ambazonia. Le pétrole et le bois sont exploités par des sociétés étrangères, mais les bénéfices vont à Yaoundé. D’un autre côté, il n’y aurait pas assez d’argent pour fournir nos écoles d’enseignants anglophones?», a confié Ayaba dans une interview par téléphone.
«?Notre premier objectif est de rendre Ambazonia ingouvernable. Nous devons essayer d’augmenter le coût de l’occupation à un niveau plus élevé que les profits qu’ils obtiennent ici.?»

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Ses commentaires expliquent les actions de l’ADF. Les camions transportant d’énormes grumes sont incendiés par les rebelles. Dans le village de Batibo, un bâtiment de l’autorité locale a été détruit. Des fonctionnaires ont été enlevés.

«?Les protestations pacifiques et la désobéissance civile n’ont tout simplement aucun effet contre la répression de Yaoundé,?» a ajouté Ayaba.
Le Commandant nie également que le Nigeria soutient l’ADF, et qu’il y a des Nigérians parmi leurs forces. «?Je ne connais aucun Nigérian de l’ADF. Bien sûr, nous avons des camps d’entraînement, mais ils sont situés dans les villages d’Ambazonia, pas au Nigéria?».

Malgré cela, soulignent les habitants de Bamenda, le soutien aux groupes armés sécessionnistes n’est pas toujours volontaire.

«?Ceux qui ne soutiennent pas la guérilla avec de la nourriture, de l’essence ou des armes sont mis à l’écart en tant que traîtres?», raconte l’homme qui a été battu avec une machette.

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